Le soleil de septembre est de plus en plus chaud. S’il apporte parfois avec lui le réconfort au moment des vendanges et la maturité nécessaire, il est aussi désormais souvent synonyme de baisse d’acidité, de vins capiteux et lourds. La douceur suave de ces cépages généreux et ronds semble laisse place à une quête de fraîcheur bienvenue et malheureusement de plus en plus menacée. Lutter contre l’évolution climatique n’est pas le combat du viticulteur, mais celui de l’humanité toute entière. En revanche le vigneron a en main certaines armes ampélographiques, pour entretenir la flamme du vin frais, digeste, gourmand, bref du vin que l’on a envie de déguster. Le Cabernet-Franc est un de ces heureux alliés, prêt à relever ce défi, à assumer son statut de combattant du trop riche et de l’entêtant.

 

Paradoxe ampélographique, cet enfant béni et supposé Bordelais, porteur de nouvelles fraîches et aériennes, est en fait originaire d’Espagne, un pays latin, où le soleil ne manque pas. Pour autant ses parents le Morenoa et le Txakoli (ou Hondarribi Beltza si on veut être précis) portent haut les couleurs du pays Basque, une province au climat tempéré où la brise de la mer rafraichit les vignobles.

Viedos junto a la bodega, el mar Cantbrico al fondo, Getaria (Espaa)

Cépage historique dans le vignoble hexagonal, notre rafraichissant Cabernet-Franc a décidé d’endosser de nombreux noms tout au long de sa destinée : Breton, Capbreton, Noir Dur, Bouchy, Bouchet, Grosse Vidure pour n’en citer que quelques uns. Si le Tempranillo n’est pas détrôné, nous n’en sommes pas loin.

On prête à l’Abbé Breton, à l’époque de Richelieu, les premières plantations ligériennes du Cabernet-Franc à Saint-Nicolas de Bourgueil. Pourtant un certain François Rabelais le citait, plus d’un siècle auparavant, dans son génial roman et à travers son éternel ripailleur éponyme, Gargantua – fervent amateur d’un vin d’origine Bretonne vite devenu ligérien et composé de notre fameux cépage. Rendre à César, ce qui est à César. Plus de six siècles ont passés et le village de naissance de François Rabelais, Seuilly, a enfin intégré l’appellation Chinon. Le Cabernet-Franc peut chanter.

Franois Rabelais, French Renaissance writer

Heureux candidat à rafraichir nos palais, oui mais voilà, notre Breton Rabelaisien est une variété qui demande patience, maîtrise et minutie. Le Cabernet-Franc est très sensible à la coulure pendant la floraison, à l’oïdium lorsque le temps est humide mais aussi à la sècheresse. Il produit parfois peu et qui plus est de petites baies. De plus, c’est aussi un cépage vigoureux qui demande donc beaucoup de travaille au vignoble. S’il conserve une acidité marquée, même lors de saisons particulièrement clémentes, en revanche, il peut facilement développer des arômes végétaux très marqués et une austérité certaine si le soleil brille peu.

Cabernet Franc grapes on vine growing in a vineyard at sunset time

Pour autant, les maîtres du Cabernet-Franc savent aussi que ce caractère végétal et cette austérité infantile peut, avec quelques années de vieillissement en cave, laisser place à un fruit croquant, à une complexité aérienne, à une pureté digeste. Le vilain petit canard qui devient un magnifique cygne blanc. Dans un monde d’impatience, il y a aujourd’hui moins de place pour ces goûts de poivrons qui ne faisaient pourtant peur à personne il y a quelques décennies à Bordeaux ou ailleurs, puisque les amateurs savaient attendre les grands vins.

Superbe paradoxe gustatif, la noblesse de ces composants aromatiques végétaux – nos amis les pyrazines – est célébrée dans le monde entier quand le Sauvignon de Nouvelle-Zélande vient remplir nos verres. Ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Dans les vignes

Le Cabernet-Franc n’a pas encore la place qu’il mérite dans le cœur de nombreux dégustateurs et plus globalement dans le monde du vin. S’il a trouvé une superbe terre d’accueil au cœur de la campagne ligérienne où il commence à recueillir les suffrages, s’il agrémente aussi d’heureux assemblages en rive droite Bordelaise ou dans le sud-ouest, il est historiquement bien moins mis en lumière que certains de ses camarades de vigne. D’après le livre de Kym Anderson (directeur de recherche à l’Université d’Adelaide) Which Winegrape Varieties are Grown Where? publié en 2013, il était en 2010 seulement le 17ème cépage planté dans le monde, bien loin derrière les Cabernet-Sauvigon et Merlot entre autre, dans ce classement qui sacre une progressive concentration variétale.

53 599 hectares et 1,16% des vignobles mondiaux. C’est bien peu pour un cépage qui peut enfanter d’aussi grands flacons. Partager une bouteille de Chinon de Philippe Alliet, un Saumur du Clos Rougeard, ou un Bourgueil du domaine Bel Air restent pourtant des moments de dégustation à part et des grandes leçons de plaisir gustatif.

 

Le Cabernet-Franc est aussi une garantie pour demain. Dans ce monde qui change vite, tant au niveau météorologique que financier, où la chaleur et l’inflation menacent le bonheur de nos papilles, cet enfant Basque à l’accent ligérien nous promet des lendemains qui chantent. Une redistribution des cartes annoncée, qui pourrait enfin célébrer comme il se doit, ce grand cépage souvent oublié, ses subtils arômes de petites baies rouges, cet équilibre acidulé et vif qui éveille le palais.

Gargantua ne s’était pas trompé, le Breton donnera un jour le la, sans rancœur. Il va bientôt reprendre, j’en suis sûr, cette place méritée, celle d’un cépage noble et complexe. Quand certains n’auront plus d’autres choix que de rechercher une fraîcheur disparue, l’enfant du Pays Basque apportera, avec quelques autres compagnons de fortune, une bien jolie réponse, celle d’un vin que l’on boit sans soif, même quand il fait bien chaud.

 

 

The September sun is hotter and hotter. If it can sometimes bring comfort at harvest time and be helpful to reach ripeness, it can also rhyme with acidity decrease and with heady and heavy wines. The sweet smoothness and lushness of these generous and round grape varieties, seems to be progressively replaced by a quest of freshness – which is unfortunately threatened in our changing world. Fighting against climate change is not the fight of the vine grower, it is the battle of the whole of humanity. Yet, the wine producer has many ampelographic weapons to keep alive the flame of the fresh, juicy, vivid wine. That wine that we want in our glass. Cabernet-Franc is one of those welcome allies. It is ready to rise to the challenge, to fight against too rich and heady wines.

An ampelographic paradox, this blessed child, supposedly from Bordeaux, bringing its fresh and vivid character, actually originates from Spain, a Latin country, in which you hardly ever miss the sun. However, his parents, Morenoa and Txakoli (or Hondarribi Beltza if we want to be precise) proudly bear the colours of the Basque country, a region with a moderate climate in which the sea breeze cools the vineyard.

A view of vine rows growing on the slope of a hill in the Loire Valley region. Leaves are illuminated by the light of an autumnal sun, at the end of the afternoon

A historical grape variety in the French vineyard, our refreshing Cabernet-Franc has borne numerous names throughout its lifetime: Breton, Capbreton, Noir Dur, Bouchy, Bouchet, Grosse Vidure to name only a few. Not far from dethroning Tempranillo.

 

The abbot Breton is said to have been the first to plant Cabernet-Franc in the Loire Valley, in Saint-Nicolas de Bourgueil, at the time of Richelieu. Yet, François Rabelais already mentioned our lovely grape more than a century earlier, in his brilliant book and through his eternal eponymous reveller, Gargantua – a fervent amateur of a wine originating from Brittany, soon produced in the Loire Valley and indeed composed of Cabernet-Franc. Give to Caesar what belongs to Caesar. More than six centuries later, the birth village of François Rabelais, Seuilly, has finally integrated the appellation Chinon. Cabernet-Franc can sing.

Rabelais 2

A perfect candidate to refresh our palates, yes, but our Rabelaisian Breton is a grape variety calling for patience, control and precision. Cabernet-Franc is highly sensitive to coulure during flowering, to powdery mildew when the weather is damp but also to drought. It can produce low yields and generally gives birth to small berries. Furthermore, it is a vigorous varietal, thus requiring lots of work in the vineyard. If it retains pronounced acidity, even after warm summers, it can, on the other hand, develop marked vegetal flavours and an austere character when the sun is not very generous.

Oidium sur baie

Yet, the masters of Cabernet-Franc know that this vegetal character can, after a few years of ageing, leave space to juicy fruitiness, delicate complexity, tasty purity. The ugly duckling becoming a superb swan. In a world of impatience, these bell pepper flavours have no place. Yet such flavours did not worry anyone a few decades ago, in Bordeaux and elsewhere, because amateurs knew and waited patiently before uncorking their bottles.

A tasting paradox, the nobility of these vegetal aromatic compounds – our friends the pyrazines – are praised to the sky in the whole world when Sauvignon Blanc from New-Zealand fills our glasses. One man’s meat is another man’s poison.

vineyards troglydyte houses saumur loire valley france

However, Cabernet-Franc has not earned yet the place it deserves in the heart of many tasters and broadly speaking in the world of wine. If it has found a magnificent welcoming home in the heart of the Loire Valley, where it is beginning to gain recognition and if it can enliven blends in the Bordeaux right bank or in the Sud-Ouest, it is not, historically, under the limelight, as opposed to other vineyard mates. According to the book by Kym Anderson (Director of Research at the University of Adelaide) Which Winegrape Varieties are Grown Where? published in 2013, it was only, in 2010, the 17th grape variety planted in the world, far behind Cabernet-Sauvignon or Merlot, among others, in a ranking highlighting the progressive varietal concentration.

53 599 hectares and 1,16% of the surface under vine. Not much for a grape variety able to give birth to delightful bottles. Yet, sharing a bottle of Chinon by Philippe Alliet, a Saumur of the Clos Rougeard or a Bourgueil of Domaine Bel Air remains a special moment and a great lesson of tasting pleasure.

 

Cabernet-Franc is also a guarantee for tomorrow. In a world changing so rapidly, both climatically and financially, a world in which heat and inflation threaten the pleasure of our tasting buds, this child of the Basque country pledges that tomorrow will sing. A redistribution of the cards which could celebrate this great varietal too often in the shadow accordingly, its subtle red berry flavours, and its vivid balance awakening our palates.

Gargantua was right, the Breton will set the tone, without any resentment. I am sure that it will soon regain a well-deserved place – the place of a noble and complex varietal. When some will have no other choice but to look for long-gone freshness, the child of the Basque country, with a few friends, will bring the right answer. The answer of a wine that you taste without being thirsty even when the weather is very warm.