Sous le soleil voilé de Funchal, entre le vent de l’Atlantique et brumes des montagnes de Madère, il est un vin de l’Océan, enfant d’un sol volcanique et d’une île tropicale, unique et différent.

Weinberg

L’Avenue Arriaga, avec ses grands arbres tropicaux, sa chaleur latine et son élégance anglo saxonne. Au 28 un grand porche, un vieux fût et une inscription, Blandy’s, 200 ans. Je sens déjà les effluves de caramel et d’agrumes, la chaleur d’un lodge historique, le charme incisif d’un vin tranchant et pourtant délicat.Blandy’s, l’une des places fortes du Madère, porte drapeau de la Madeira Wine Company, une saga familiale de plus de deux siècles pour préserver et faire valoir la magie d’un vin et d’un savoir faire.

Le lodge est en fait un véritable musée, où les vins murissent tranquillement non loin de vieux équipements de vinification et d’ouvrages anciens qui témoignent de la magie du lieu, de cet île, de cette tradition viticole qui a portée Madère à travers les siècles. Le bâtiment, organisé autour d’une cour, entre volets et escaliers en bois noir, vieux azulejos (ces céramiques colorées aux teintes bleutées) et sol pavé, est comme un hommage à un temps ancien.

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Si la vie a continué, on pourrait croire que peu de choses ont changé, que l’expérience s’est transmise, sans changement majeur. Les escaliers mènent aux lodges les plus chauds, à ces greniers en bois où les vieux fûts de Madère contiennent ces trésors de vin, qui se concentrent doucement, à travers les années, gagnent en finesse caramélisée et en délicatesse de palais.

Canteiro, un procédé unique qui donne du temps à ce vin fortifié, quand la chaleur, l’atmosphère chaude et moite d’un lodge accompagne progressivement un nectar vers sa longue destinée, apporte un surplus de complexité à ce vin de l’Atlantique. La longue vie d’un vin guidé par le soleil, dans le vignoble puis dans le lodge, sous ses charpentes en bois. Un élevage tout en douceur, où l’alchimie se créée, comme un vieille recette secrète.

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Le lodge est aussi un labyrinthe de salles, que l’on parcoure dans une sorte de recueillement. Les greniers les plus chauds, en haut de l’édifice accueillent les vins les plus jeunes, pour le début de l’aventure et une évaporation plus marquée, puis le Canteiro laissera les futurs Madère évoluer aux étages inférieurs où les températures sont plus douces. Au cœur de ce charmant dédale, au détour d’un couloir, une petite cave avec quelques dizaines de demi Johns entreposés, comme une collection privée de nectars anciens.

 

Après ce parcours à travers les âges, entre les fûts aux contenants parfois ancestraux (on élève encore ici du 1908), il est temps de retraverser la cour et de pénétrer dans l’univers des Frasqueira, dans la cave à millésime. Comme une très grande bibliothèque, les bouteilles sont alignées debout sur les murs et nous regardent avec majesté et gravité. Le lieu est presque solennel, tamisé et calme, idéal pour déguster et rendre hommage à ce vin différent.

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Dans les grandes maisons on sait recevoir. Une longue table est dressée et m’attends, avec quelques fruits secs et autres biscuits et, alignés, des flacons et des verres qui me tendent les bras. Je ne boude pas mon plaisir.

Regarder des verres de Madère, c’est déjà pénétrer l’univers de ce vin. Ces teintes d’ambre, du doré à l’acajou, sombres, éclatantes.

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La dégustation démarre par la série des 10 ans, avec logique implacable, les quatre cépages nobles présentés, par ordre de sucrosité. Sercial et son acidité tranchante, Verdelho frais et légèrement fumé, écorce d’orange, Bual, plus sombre sur le café, le caramel tendre et le sucre brun, Malmsey (ou Malvasia) pour finir, sur ses notes de fruits secs, de miel et de marmelade. Le style Blandy’s est là, riche, dense, mais sans saturation, avec un équilibre certain. La générosité portée par l’acidité et la tension.

 

Cette première série est suivie par quatre Colheita et là je change de monde. Si les 10 ans étaient parfaitement à leur place, je commence à toucher du doigt l’émotion que procure la dégustation de très grands Madères. Le Sercial 1998 introduit avec brio le quatuor. L’austérité parfois dérangeante du cépage laisse place à une pureté de fruit, une douceur maîtrisée et une longue finale. Le Verdelho 1998 est doré et clair, vif mais déjà diplomate. Les zestes d’agrumes sont enrobés par les notes d’amandes et une longue finale saline. Le Bual 2002 est plus en onctuosité, sur les abricots, les fruits exotiques, les dattes et le miel. La richesse est parfaitement gérée, équilibrée par cette finale cristalline et salivante. Le Malmsey 1996 quant à lui s’exprime sur des notes de figues, de sucre d’orge et cette finale signature de marmelade.

 

Je reprends mon souffle et après quelques amandes séchées je m’attaque au clou du spectacle, à l’exceptionnel, les Frasqueira. Ces vins qui doivent respecter au minimum un élevage de vingt ans pour atteindre l’âge de raison, la plénitude. Le Verdelho 1973 ouvre le bal. La magie des grands Madère se caractérise pour moi par cette intégration évidente, comme si tous les éléments du vin étaient parfaitement à leur place. Le temps est ici l’allié du vin, il construit, définit, peaufine le tableau. Ce Verdelho est frais sans être strict, fin, élancé et très long, sur la noisette et les écorces d’orange. Le Malmsey 1988 qui suit est un monument de richesse et de soyeux, de profondeur et de complexité. La douceur est contrebalancée par la tension et la précision. Les notes de noix de pécans et de figues caramélisées tapissent délicieusement le palais. Le Terrantez 1976, cépage rare aujourd’hui cultivé sur tout juste plus de 2 hectares sur l’île est un formidable compromis entre profondeur et délicatesse. Le nez est presque floral, sur la tarte tatin, les raisins secs, le chocolat, tandis que la finale marquée par une petite amertume porte le vin. Un très très grand flacon.

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Pour couronner ce festival, le Bual 1969. Ce cépage est généralement mon favori je dois l’admettre et ce n’est certainement pas ce vin qui me fera changer d’avis. Elevé quelques 43 ans, ce vin sombre, aux arômes empyreumatiques, d’épices douces, de noix grillées est l’archétype du superbe Frasqueira. Les 21% d’alcool sont à peine perceptibles tant le vin est élégant, concentré, pur et long. Le temps a fait son œuvre.

 

S’il est un vin intemporel, un vin de réflexion, de plaisir presque philosophique, c’est assurément ce nectar de l’Atlantique. L’émotion est encore plus grande quand on pense que la production de Madère représente l’équivalent de quelques châteaux bordelais, une goutte d’eau dans un univers de vin où volume est rarement synonyme de qualité.

Une goutte d’eau soit, mais un plaisir différent, une émotion gustative rare. Quand la superbe d’un grand Madère enveloppe votre palais de son onctuosité, le temps s’arrête. Ce temps qui a forgé, patiemment, ces nectars ambrés, ces vins de l’océan, pour nous offrir l’espace d’un instant, la force et l’élégance, la pureté et le recueillement, dans un simple verre de vin.

 

 

 

 

 

 

 

Under the veiled sun of Funchal, between the Atlantic wind and the fogs of the mountains of Madeira, there is an ocean wine, unique and different, the son of a volcanic soil and of a tropical island. Arriaga Avenue, with its tall tropical trees, its Latin warmth and its Anglo-Saxon elegance. Number 28, a large porch, an old oak cask and an inscription, Blandy’s 200 years. I can already smell the caramel and citrus fragrance, the warmth of a historical lodge, the charm of a piercing but so elegant wine. Blandy’s, one of the highest places of Madeira, the flagship of the Madeira Wine Company, a family saga of more than two hundred years, to preserve and promote the magic of a wine and of a unique wine-producing skill.

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The lodge is in fact a real museum, in which wines slowly mature in casks, a few steps from ancestral winemaking equipment and old books, testifying of the magic of the place, of this island, of the viticultural tradition which has carried Madeira through the centuries.

 

The building is organised around a courtyard, with black wooden shutters and stairs, old azulejos (these typical blue tinted ceramics) and paved soils, as a tribute to ancient times. If life has carried on, here you can believe that few things have evolved, that experience has been transmitted from generation to generation without major changes. The stairs lead to the warmer lodges, those hot wooden rooms where you can find wine treasures in old Madeira casks, slowly gaining more concentration year after year, reaching caramelised finesse and extreme palate delicacy.

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Canteiro, a unique process giving time to this fortified wine, when the heat inside the lodge, the moist and warm atmosphere, progressively lead the nectar along its long destiny, and add complexity to this Atlantic wine.

The long life of a wine guided by the sun, in the vineyard and then in the lodge, under the wooden roofs. Slow maturation, during which the alchemy occurs, like an old, secret recipe.

 

The lodge is also a true labyrinth, that you visit in quiet contemplation. The warmest lodges at the top of the building welcome the youngest wines for the beginning of the adventure and for more pronounced evaporation. Then the Canteiro will lead the future Madeira to the lower stairs where temperatures are cooler.

In the heart of this charming maze, a small cellar in which a few dozens of demi-Johns lie, like a private collection of those old nectars.

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After this journey through the ages, between the casks containing ancestral wines (1908 is still in maturation here) it is time to walk across the courtyard and to enter the world of the Frasqueira in the vintage room. Like in a large library, the bottles are aligned in perfect order on the shelves, watching me with dignity and solemnity.

FUNCHAL, MADEIRA - OCTOBER 08, 2011: The shelves are made with sweet wine bottles Madera. Long rows of shelves made of mahogany. Museum - repository of expensive vintage wine Madera

The place is almost ceremonious, subdued, quiet, ideal for tasting and for a hommage to this distinctive wine.

 

In the greatest houses you know how to welcome hosts. A long table is set, with a few dried fruits and biscuits and, lined up, bottles and glasses waiting for me. Saying that I am thrilled is an understatement.

Observing Madeira glasses is a first step into the unique universe of this wine. These amber hues, from golden to mahogany, dark and yet still bright.

 

The tasting begins with the 10-year-old Madeiras, with, logically, the four noble grapes presented in order, according to their respective sweetness levels. Sercial with its piercing acidity, Verdelho vivacious, with its orange peel and slightly smoky notes, Bual, darker, more on the coffee, the caramel and the brown sugar, Malmsey (or Malvasia) to conclude, with its dried fruits, honey, marmelade flavours. The Blandy’s style is there, rich, dense, but without any saturation, with a true balance in all four wines. The generosity is offset by the acidity, the tautness and the precision.

 

This first wine flight is followed by four Colheita and I enter a whole new world. If all the 10 years were perfectly in their places, I am beginning to feel the emotion of a tasting of quintessential Madeiras. The Sercial 1998 introduces the quartet with poise. The sometimes disturbing acidity of the grape variety has been replaced by fruit purity, elegance, delicate sweetness and a long finish. The Verdelho 1998 is pale and golden, vivid but already affable. The citrus zests are seamlessly integrated and perfectly combined with almond undertones, while the finish is pure and salty.

The Bual 2002 is more unctuous, developing apricot, tropical fruit, date and honey aromas. The richness is perfectly mastered, balanced by the crystalline and mouth-watering palate. The Malmsey 1996 develops figs and barley sugar notes with a signature marmelade finish.

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I take a deep breath and after crunching a few almonds, I am ready for the highlights of the show, the exceptional, the Frasqueira. These wines must respect at least twenty years of ageing to reach the age of reason, the maturity.

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The Verdelho 1973 opens the ball. The magic of the great Madeira can be described by an obvious integration, as if all the elements of the wines had the right role to play. Time is, for Madeira, the best ally. It defines, perfects, polishes.

This Verdelho is vivid without being strict, slender without being thin, with its hazelnut and orange peel tones. Then comes the Malmsey 1988, a monument of richness and silkiness, of depth and of complexity. The sweetness is offset by the precision and the poise. The pecan and caramelised fig notes literally and deliciously cover my palate. The Terrantez 1976, a rare grape variety grown on just over 2 hectares on the island is a superb compromise between depth and delicacy. The nose is almost floral, with tarte tatin, raisin, chocolate notes while the finish is marked by an elegant bitterness carrying the wine. A quintessential Madeira flacon.

For the grand finale, the Bual 1969. It is generally my favourite grape variety and it is certainly not this wine that will make me change my mind. Aged for some 43 years, this dark wine, with its empyreumatic, sweet spices, roasted nut flavours is the archetype of a great Frasqueira. The 21% alcohol is almost unnoticeable due to the wine’s elegance, concentration, purity and persistence. Time has perfectly achieved its goal.

 

If there is an eternal wine, a wine of meditation, an almost philosophical one, it is surely this nectar from the Atlantic. A true emotion, even more when you think that the whole Madeira production represents the equivalent of a few Bordeaux Châteaux. A drop of water in the wine universe in which volume is rarely synonymous with quality. A drop of water, but a distinctive pleasure, a unique moment of tasting. When the beauty of a great Madeira covers your palate with its unctuosity, time stops. Time that has patiently polished and tamed these amber nectars, these wines from the Ocean, to let us enjoy just for a moment, depth and elegance, purity and contemplation, in a simple glass of wine.