Classer les terroirs viticoles, leur potentiel qualitatif, en fonction d’un microclimat, d’une nature de sol, d’une exposition est assurément un exercice compliqué qui demande finesse, expertise et recul. La distinction géologique et microclimatique serait finalement liée à une limite géographique déterminée, à une ligne tracée sur une carte, ou à l’histoire d’un partage de parcelles de génération en génération. La réalité qualitative n’est pourtant pas toujours aussi simple. Le potentiel qualitatif d’une parcelle est une chose, toute la difficulté est de déterminer la frontière géographique entre le potentiellement très grand, le potentiellement très bon et le potentiellement bon, pour tracer le trait au bon endroit. Un trait qui peut avoir des conséquences économiques majeures, que ce soit pour le prix du foncier ou le prix du vin une fois en flacon.

 

Le classement des crus, ou climats Bourguignons, n’échappe pas à la règle. Quelques deux milles ans d’histoire, de l’ère Romaine au troisième millénaire, participent bien sûr à une expertise plus précise, une meilleure compréhension de cette mosaïque de terroirs. Du classement du Dr Jules Lavalle en 1855 à la grille de lecture actuelle, le terroir a été disséqué, étudié, pour être effectivement classé. En résulte, cette pyramide à quatre étages, de l’appellation régionale aux 33 climats classés grands crus. Un exercice de classement qui n’est jamais parfait, même s’il tend à être juste, qui fait des privilégiés et parfois des oubliés. Il créé la règle, met des croix dans des cases, choisissant parfois avec indulgence ou générosité, parfois avec brutalité, le plus souvent (fort heureusement) avec précision. Si 33 climats ont obtenu ce rang supérieur, cette reconnaissance suprême que constitue le statut de grand cru, quelques très grands terroirs ont été laissés pour compte et auraient pu faire partie de cette liste tant convoitée. C’est le cas du Chassagne-Montrachet 1er cru Blanchots Dessus.

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Cette parcelle classée 1er cru bénéficie en effet d’une situation géographique particulièrement enviable, puisque les quelques 1 hectare 17 sont juxtaposés au Montrachet grand cru, à l’extrémité sud, en léger contrebas, à une altitude moyenne de 235 mètres. Ce tout petit climat Bourguignon (en superficie vous l’aurez compris) de forme triangulaire est en effet à seulement quelques mètres de son illustre voisin, puisqu’il suffit d’enjamber un mur et de traverser un petit chemin de terre pour rejoindre le terroir de blanc le plus convoité au monde.

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Ajoutez à cela un autre prestigieux et immédiat voisin, le Criots-Bâtard-Montrachet grand Cru, au sud est, de l’autre côté de la route des Grands Crus et vous comprendrez l’exceptionnelle localisation de notre petit Blanchots-Dessus.

Le sol mince, pauvre et drainant, combine graviers, argiles fins et calcaires. De couleur brune il est très précisément composé d’une surcouche de calcaires oolithiques (calcaires de forme sphérique) et d’argiles sur une dalle rocheuse datant du Jurassique Moyen (Callovien). Un contexte géologique idéal pour la production de grands blancs. L’exposition sud-est est tout aussi privilégiée.

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Si les conditions géographiques et géologiques de la parcelle sont en effet particulièrement favorables, pourquoi l’histoire a-t-elle finalement mis en lumière ses voisins aujourd’hui adulés, au détriment de ce terroir au potentiel évident ? C’est une bonne question, que l’histoire n’a en fait pas arrêtée de se poser. Retour quelques 180 ans en arrière, pour constater en effet que Blanchots-Dessus était bien intégré dans la grande parcelle du Montrachet sur les cartes cadastrales de l’époque. Ce n’est finalement que sur les tracés du début du 20ème siècle (Camille Rodier, Le Vin de Bourgogne, la Côte d’Or, 1920) que notre petite parcelle apparaît comme séparée du prestigieux adjacent. J’ai également relu avec attention l’ouvrage du Docteur Jules Lavalle Histoire et statistique des grands vins de la Côte d’Or (1855). Les nombreuses annotations et le nombre de parcelles aujourd’hui productrices de vins blancs et classées à l’époque pour leur potentiel en vin rouge, ne facilitent pas l’analyse du texte. Quoi qu’il en soit, Blanchots-Dessus n’est pas encore cité, puisque le climat était bien intégré au Montrachet, comme on peut le constater sur la carte topographique de Jules Lavalle.

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Ce Montrachet classé Hors Ligne et décrit dans le livre comme « une de ces rares merveilles dont il n’est permis qu’à un bien petit nombre d’apprécier la perfection ». Jules Lavalle distingue le Vrai Montrachet, la partie moyenne, donnant les vins les plus exquis, des parties plus élevées ou Chevalier-Montrachet et des parties les plus basses connues sous le nom de Batârd-Montrachet. Au sein du Vrai-Montrachet, il fait à nouveau une distinction entre « la partie exposée presque directement au sud-est située sur le territoire de Puligny, et celle dont l’inclinaison au sud-est est très prononcée, et qui appartient à la commune de Chassagne ». Ce serait dans la partie « inclinée seulement au sud-est » que la perfection du Montrachet s’exprimerait d’après Jules Lavalle.

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Si Blanchots-Dessus a finalement été séparé de son voisin, l’histoire a en effet longuement hésité dans son jugement dernier, puisque le dilemme s’est à nouveau posé lorsque l’INAO dans les années 1930s a dû trancher et donner sa sentence. En effet, initialement pressenti comme grand cru Blanchots-Bâtard Montrachet dans la proposition de la commission Ferré en 1938, le climat a finalement hérité du statut de 1er cru à l’inverse de son voisin les Criots dont la renommée est, il faut le rappeler, partiellement née de ce classement final. Aucune trace en effet des Criots dans les textes de Jules Lavalle qui faisaient semble-t-il partie à l’époque des Bâtard-Montrachet.

 

Si l’histoire et la bureaucratie écrivent les classements, érigent au rang suprême, donnent leur préférence ou décident de séparer et de laisser dans l’ombre, les palais les plus affûtés ne l’entendent pas toujours de la même oreille. Si la comparaison avec un Vrai-Montrachet (reprenons la désignation de Jules Lavalle) reste sûrement osée, la dégustation d’un Blanchots-Dessus, 1er cru puisque c’est ainsi, lorsqu’il est cultivé et vinifié par un producteur averti, confirme toute la race et la distinction de ce terroir. Les meilleurs vins issus de ce climat – je recommande particulièrement les interprétations inspirées du domaines Jean-Claude Bachelet & Fils et du Domaine Jean-Noël Gagnard – combinent puissance et délicatesse, opulence et tension. Si les attaques sont parfois amples et généreuses, les finales sont bien souvent élancées, vives et très pures, preuves évidentes d’une grande terre de vin, de cette distinction gustative.

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Laissons donc aux classements leurs vérités, leurs paradoxes, leurs frontières parfois bien réelles, parfois difficiles à cerner. Les bureaux décident pour créer la lisibilité, le statut, le rang, la vérité d’un temps. Le verre et le palais restent quoi qu’il en soit les meilleurs juges de paix. Si l’histoire a longuement hésité et reviendra peut-être un jour sur ses assertions, je n’ai pour ma part pas de doute. Le petit voisin Blanchots est un terroir au grand cœur, une grande expression du Chardonnay en terre Bourguignonne. Un tout petit, qui a tout d’un grand.

 

 

 

The classification of viticultural terroirs, of their qualitative potential, according to a microclimate, to a soil nature, to their exposure is a very complex exercise. It requires knowledge, expertise and finesse. The geological and microclimatic distinction would be directly linked to a determined geographic boundary, to a line drawn on a map or to the progressive splitting of parcels from generation to generation?

The qualitative reality is not that simple. The quality potential of a parcel is one thing, the whole issue is to determine the geographic frontier between the potentially great, the potentially very good, and the potentially good, to draw the line at the right place. A line which can have major economic consequences, for the price of the land or the price of the wine once bottled.

The classification of the Burgundy crus or climats (let’s be precise) is not an exception to the rule. Two thousand years of history, from the Roman era to the third millennium have admittedly participated in a better expertise, a finer understanding of this mosaic of terroirs. From Dr Jules Lavalle’s classification in 1855 to the current geographic delineation, terroir has been thoroughly studied, examined, dissected to be effectively classified. As a result, we now have this four-floor pyramid, from the regional appellation to the 33 Grands Crus. A classification exercise is by nature never perfect even if it tends to be fair. Certain terroirs can be honoured while others can be forgotten. It creates the rule, ticks boxes, sometimes decides with indulgence or generosity, sometimes with brutality, most often (fortunately) with precision.  If 33 climats have obtained the superior rank, the supreme recognition, with their grand cru status, a few other great terroirs could have been part of this coveted list and have been left in the shadow. It is the case of the Chassagne-Montrachet 1er Cru Blanchots Dessus.

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Indeed, this parcel, classified as 1er cru, benefits from a particularly enviable geographic location, as the 1 hectare 17 are at the foot of the Montrachet Grand Cru, at its southern limit, 235 metres above sea level. This very small triangular-shaped Burgundy climat is indeed located just a few yards from its celebrated neighbour, as you just have to climb over a small stone wall and a dirt track to reach the most acclaimed terroir of the world for white wine.

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Furthermore, Blanchots-Dessus has another prestigious and almost immediate neighbour, the Criost-Bâtard-Montachet Grand Cru, on the South-east, on the other side of the “route des Grands Crus”. To say the least, our tiny plot benefits from an exceptional location.

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The narrow, poor and well-drained soils combine gravels, fine clay and limestone. Brown coloured, they are precisely composed of a layer of oolithic (spherical-shaped) limestone and clay on a rocky slab dating from the Jurassic (Callovian). An ideal geological context for the production of great white wines.

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The parcel also benefits from an almost perfect South-east exposure.

If the geographic and geologic conditions of the plot are indeed particularly favourable, then why has history decided to highlight its now acclaimed neighbours to the detriment of this terroir despite its obvious potential? It is a good question and in fact, history has long hesitated. We can notice that Blanchots-Dessus was still part of the Montrachet on the cadastral maps in the 19th century. The parcel was separated from its prestigious neighbour only one century ago – as we can see it on the maps published during the early 1900s (Camille Rodier, Le Vin de Bourgogne, la Côte d’Or, 1920).

I have also thoroughly read the book of Dr Jules Lavalle (father of the Burgundy classification) Histoire et statistique des grands vins de la Côte d’Or (1855). The numerous annotations and the numbers of parcels producing white wines nowadays while they were classified for their red wine production at that time do not facilitate the analysis of the text. However, Blanchots-Dessus is not named, because it was still part of the Montrachet as evidenced by Dr Jules Lavalle’s topographic map.

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This Montrachet classified « Hors Ligne » (i.e. the highest rank, more than exceptional) and described in the book as « one of these rare wonders with only very few having the chance to appreciate perfection ». Jules Lavalle makes a distinction between the real Montrachet, in the medium part, producing the most exquisite wines, from the higher parts or Chevalier-Montrachet and the lower parts known as Bâtard-Montrachet. Within the real Montrachet, he makes a new distinction between the « part directly exposed to the South-east located in Puligny and the part with the very pronounced South-east slope, which belongs to Chassagne ». For him, it would be in the part « inclined only South-east » that the perfection of the Montrachet expresses itself.

Montrachet

If Blanchots-Dessus has finally been separated from its neighbour, history has once again hesitated in its final judgement. It has been indeed a real dilemma for the INAO in the 1930s. Whilst it was initially proposed as Blanchots-Bâtard-Montrachet Grand Cru by the Ferré commission in 1938, the climate finally became a 1er Cru as opposed to its neighbour the Criots, whose fame, we should remind it, was partly born with this latest classification. There is indeed not a single mention of the Criots (part of the Bâtard-Montrachet, seemingly), in the text by Jules Lavalle.

 

History and bureaucracy are responsible for classifications. They can raise a terroir to the highest rank, give their preference or conversely can decide to separate two parcels and to leave a climat in the shadow. Yet, certain palates do not have the same reading. If the comparison with a real Montrachet (let’s use Jules Lavalle’s designation) is undoubtedly adventurous, the tasting of a Blanchots-Dessus 1er Cru, when it is farmed and vinified by a talented producer, confirms all the race and the distinction of this terroir. The best wines from this climat – I particularly recommend the inspired interpretations of the Domaine Jean-Claude Bachelet & Fils and Domaine Jean-Noël Gagnard – combine power and delicacy, opulence and poise. Whilst the first mouthfeel can be broad and generous, the finishes are often vivid, pure and sustained, highlighting the particular noblesse and race of this tiny parcel of land.

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Let’s leave the classifications with their truths, their paradoxes, their frontiers, which are sometimes difficult to understand. Offices can decide of the rank, the status, for readability or simplification. The glass and the palate remain the best judges. If history has long hesitated and may one day come revisit its assertions, I have no doubt. The small neighbour Blanchots is a terroir with a big heart, a great expression of Chardonnay in Burgundy land. A very small climat, modest in size, but having everything a big and a great one has.