Au gré des méandres d’un fleuve, sur les trois communes de Saint-Cyr le Rhône, Ampuis et Tupins-et-Semons, voici Côte-rôtie la superbe. Un impressionnant coteau où au cœur des pentes escarpées les vignes nous susurrent l’histoire d’un Rhône Septentrional à l’élégance racée et d’une Syrah aux accents de poivre et de violette.

La magie de ces terroirs aujourd’hui vénérés faisait déjà, il y a près de deux millénaires, le plaisir des Gaulois et des Romains. Vienne était un port prospère, que Strabon, le célèbre écrivain et géographe grec, aurait même désigné comme « capitale des Allobroges », ces Gaulois issus de l’Isère, du Rhône Nord et des Alpes et réputés pour leur courage au combat. Pline l’Ancien quant à lui vantait déjà dans ses ouvrages, au 1er siècle après JC, la qualité des vins de Vienne, avec une expertise et une passion impressionnante. L’agronome Columelle, le poète Martial et l’historien Plutarque auraient eux aussi rendu un hommage appuyé aux vins produits sur les pentes vertigineuses (l’inclinaison allant jusqu’à 60 %) constituant aujourd’hui l’appellation Côte-rôtie. C’est dire si le potentiel qualitatif viticole de ces terroirs était déjà reconnu il y a fort longtemps !

Si la race et l’élégance épicée des vins de Côte-rôtie ne fait plus aucun doute, une reconnaissance de 2000 ans est assurément la meilleure démonstration d’un terroir singulier, d’un vignoble unique, qui enfante ces nectars à la fois subtils et profonds. Ce terroir, que l’on réduit souvent à deux zones, le Nord ou Côte Brune et le sud ou Côte Blonde, séparés par le ruisseau du Reynard, est en fait une mosaïque de sols, de microclimats, de parcelles, aux expositions et aux altitudes variables, pour autant d’expressions distinctes.

Vigne cte-rtie ( AOC ) grand cru Rhne - Vignoble

Cette simplification géologique et géographique vient sûrement de la fameuse légende qui raconte qu’au 16ème siècle le Seigneur de Maugiron et propriétaire du Château d’Ampuis et du vignoble de Côte-rôtie aurait partagé son domaine pour les dotes de ses deux filles, offrant ainsi la zone la plus septentrionale aux sols sombres à sa fille brune tandis que la zone la plus méridionale aux sols clairs serait revenue à sa fille aux cheveux d’or.

Si l’histoire est belle, la vérité géologique, pédologique et topographique de l’appellation est beaucoup plus complexe, ce qui explique sûrement les nombreuses cuvées parcellaires produites et la multitude de styles issus du vignoble. Côte-rôtie, c’est 73 lieux-dits différents répartis sur un peu plus de 250 hectares plantés et exploités par quelque cent producteurs. Limiter ce panorama morcelé et cette juxtaposition de parcelles aux altitudes variables (de 140 à 320 mètres) à deux natures de sols et deux styles de vin est donc assurément un joli raccourci.

 

En effet, la partie la plus septentrionale est dominée par des schistes qui contiennent du mica brun et du quartz. Le terme micaschiste est communément utilisé pour désigner ces sols de couleurs sombres. Quoi qu’il en soit, on trouve dans cette partie Nord des sols aux teintes bleutées, grises ou noires. La composition spécifique des sols peut aussi considérablement varier, puisque si cette zone est connue pour contenir beaucoup de fer, la proportion de calcaire est en revanche très variable, très faible dans des parcelles comme la Côte-Brune ou la Landonne, alors qu’elle peut aller jusqu’à 50% dans d’autres lieux-dits. Au vue de la réputation qualitative des deux parcelles précitées, pas étonnant que l’on associe rarement les fortes proportions de calcaire à l’expression la plus racée de la Syrah.

Lorsque l’on s’approche des plateaux la proportion d’argile augmente avec des sols plus lourds. De la même manière, les sols des parcelles à l’extrême Nord de l’appellation, sur la commune de Saint-Cyr le Rhône, sont généralement composés de particules plus fines et sont donc potentiellement moins drainant. On trouve aussi des zones où le loess domine, même dans cette partie « Brune » que certains décrivent trop rapidement comme un secteur uniforme.

En bas de coteaux, l’accumulation de colluvions donne des sols profonds et moins caillouteux. A l’inverse, au cœur des pentes le sol est plus compact, moins profond et plus pauvre, fort de l’inclinaison et du ruissellement.

 

Dans la partie méridionale de l’appellation, surnommée Côte-Blonde en hommage à la légende, mais aussi à la parcelle éponyme à la réputation établie, la proportion de granite augmente. Une couche de gneiss vient généralement coiffer le granite. Le terme utilisé pour décrire ces sols est généralement leucogneiss.

Mais une nouvelle fois, la réalité géologique méridionale de Côte-rôtie est bien plus diversifiée qu’il peut y paraître en premier lieu. Les parcelles autour du lieu dit Côte-blonde sont en fait une alternance de granite, de quartz, de sables fins et de mica blanc. Les teintes sont en effet beaucoup plus claires tirant du gris au blond. La forte proportion de fer du Nord laisse place à de la silice et à plus de calcaire. Dans certaines parcelles les sols peuvent aussi être très acides, avec des pH très bas (jusqu’à 4,5).

A l’extrême sud de l’appellation, la proportion d’argile et de sables clairs augmente. Les leucogneiss se mêlent à des migmatites, des sols sableux brun clairs.

Vigne cte-rtie ( AOC ) grand cru Rhne - Vignoble

Au delà de ces variations géologiques importantes, l’altitude, l’exposition avec certains coteaux plein est, d’autres regardant le sud, sont autant d’éléments qui expliquent la diversité des Côte-rôtie et de leurs profils aromatiques.

Les vignobles en plateau sont plus exposés aux vents, ceux en plein coteaux sont mieux protégés et très bien drainés. Les parcelles en bas de côte sont potentiellement plus sensibles aux phénomènes d’engorgement lors d’épisodes de pluie violents.

 

Ajouter à cela, bien sûr, la patte humaine, le style insufflé par le vigneron, du travail au vignoble aux méthodes de vinification et d’élevage et on comprendra mieux pourquoi il est difficile de résumer Côte-rôtie en quelques lignes.

Si certains favorisent l’égrappage, d’autres aiment à travailler une vendange entière pour apporter un surplus de fraîcheur végétale, de notes eucalyptus et florales et gagner en soyeux de tannins. Si les vignerons s’accordent sur la nature réductrice de la Syrah et les vertus de la microoxygénation, les barriques de certains domaines laissent place dans d’autres exploitations à des demi muids. La proportion de futaille neuve est aussi très variable.

 

Le parfum mentholé des Grands Places, la densité et l’arôme cassis de la Landonne, l’expression plus tellurique de la Côte-Brune, la nature florale (violette) de la Côte-Blonde ou de Lancement, la douceur aromatique suave de Maison Rouge, autant de langages pour une seule appellation et moins de 300 hectares.

 

Il est difficile de parler de Côte-rôtie sans rendre hommage à quelques vignerons, exercice hautement subjectif mais non moins agréable. Je me dois de commencer par le domaine Jamet compte tenu de mon respect et de mon amitié pour Jean-Paul et Corinne Jamet. Les vins produits ici ont à mes yeux, un éclat, une profondeur, une délicatesse florale quasi sans égale dans l’appellation et peut être en Rhône Méridional. Stéphane Ogier, vigneron tout aussi passionné, a su lui aussi dompter avec grand talent la fougue de la Syrah. La subtilité de sa cuvée Lancement et la densité de sa Belle-Hélène (lieux dit Côte-rozier) en témoignent. Citons aussi Yves Gangloff pour des Côte-rôties pleins, parfumés et généreux, René Rostaing pour ses vins tendres et délicats et Christine Vernay qui porte haut les couleurs du terroir de Maison rouge, avec un style velouté très pur. Beaucoup d’autres mériteraient bien sûr des compliments mais j’assume la subjectivité et les limites de cet hommage rapide.

 

Côte-rôtie est un vignoble millénaire qui nous regarde avec gravité et générosité, nous parle sans pour autant révéler tous ses mystères. La complexité d’une appellation aux multiples facettes.

Le parfum de la Côte-rôtie nous envoûte de son arôme de violette, de sa puissance poivrée, de sa profondeur de fruit. S’il est une Syrah au grand cœur, qui délivre un langage enivrant, c’est assurément ce vin de Vienne. Celui que l’on redécouvre au fil des lieux-dits, des caves et des millésimes. Que ce vignoble nous pardonne de ne le comprendre parfois que partiellement. Une chose est sûre, à défaut de tout comprendre, j’aime à penser que l’on peut apprécier et rendre hommage, c’est ce que je me suis efforcé de faire modestement à travers ces quelques lignes.

 

 

 

Following the meanders of a river, on the three communes of Saint-Cyr le Rhône, Ampuis and Tupins-et-Semons, lies superb Côte-rôtie. An impressive hillside on which, at the heart of these steep slopes, the vines whisper the story of an elegant and racy Northern Rhone land and peppery and violet-flavoured Syrah. The magic of these acclaimed terroirs was already enjoyed by Gauls and Romans almost two thousand years ago. Vienne was a prosperous trading port, designated by Strabon, the famous Greek writer and geographer, as the « capital of the Allobroges », these Gauls from Isère, Northern Rhone and the Alps known for their bravery on the battlefield.

Pliny the Elder also praised the wines of Vienne in his books, during the 1st century AD, with impressive expertise and passion. The agronomist Columella, the poet Martial and the historian Plutarch, also paid tribute to the wines produced on the extreme slopes (inclination can reach 60%) that are now part of the Côte-rôtie appellation. To say the least, the qualitative viticultural potential of this terroir was already recognised long ago! If there is no longer any doubt on the spicy poise and elegance of the wines of Côte-rôtie, 2000 years of recognition are surely the best proof of a singular terroir, of a unique vineyard, producing subtle and deep nectars.

Vineyards are Terraced in Ampuis

This terroir, often reduced to two zones, the North or Côte-Brune and the south or Côte-Blonde, separated by the Reynard, a stream, is in fact a mosaic of soils, of microclimates, of parcels, with various exposures and altitudes, for as many distinct expressions.

This geologic and geographic simplification surely finds its source in the famous legend which tells the story of the Lord of Maugiron, the owner of both the Château d’Ampuis and the vineyard of Côte-rôtie during the 16th C, who is said to have divided its estate for the dowry of his two daughters, giving the Northern zone with its dark soils to his dark-haired daugther and the southern zone with its pale soils to his second daughter having hair as gold as wheat fields.

The story is nice, yet the geologic, pedologic and topographic reality of the appellation is much more complex. It surely explains why so many single parcel cuvées are produced, and accounts for the multitude of wine styles coming from the appellation.

Côte-rôtie is 73 different parcels, spread over more than 250 planted hectares and a hundred different producers. Limiting this fragmented panorama and this juxtaposition of parcels of various altitudes (ranging from 140 to 320 metres) to two natures of soil and two styles of wines is certainly quite a shortcut.

 

The Northern part is dominated by Schist soils, containing brown mica and quartz. The term micaschist is commonly used to designate these dark soils. One can also find blue, grey and black tinted soils in this Northern part. If broadly speaking the soils have a high iron content, their specific composition can also vary considerably. The proportion of limestone is for instance highly variable, very low in parcels such as Côte-Brune or la Landonne, while it can go up to 50% in others. With regards to the established qualitative reputation of these two parcels, it is not surprising that high limestone-containing soils are rarely associated with the most complex expressions of Syrah.

When you come closer to the plateau, the proportion of clay increases with heavier soils. Similarly, the soils of the parcels at the extreme North of the appellation, on the grounds of Saint-Cyr le Rhône are generally composed of potentially less draining soils, with finer particles.

You can also find some loess dominated zones, even in this “Brune” part often too quickly described as a uniform Northern sector.

At the bottom of the slopes, colluviums accumulate, resulting in deeper and less stony soils. Conversely at the heart of the slopes, soils are more compact, shallower and poorer, due to inclination and erosion.

 

In the southern part of the appellation, nicknamed Côte-Blonde due to the legend but also due to the highly reputed eponymous parcel, the proportion of granite is increasing. This granite is generally covered by a layer of gneiss. The term commonly used to describe these soils is leucogneiss.

But once again, the Southern geologic reality of Côte-rôtie is much more diverse than it first looks. The parcels around the Côte-Blonde are in fact an alternation of granite, quartz, fine sands and white mica. The tints are indeed much paler than in the Northern zone, from grey to blond.

Whilst there is a high proportion of iron in the Northern part of the appellation, we find here more silica and limestone. In certain parcels soils can be very acidic, with very low pH (as low as 4,5).

At the extreme south of the appellation, the proportion of clay and pale sands increases. The leucogneiss mingles with pale brown sandy soils, called migmatites.

Vigne cte-rtie ( AOC ) grand cru Rhne - Vignoble

Beyond these important geologic variations, altitude, exposure with certain slopes facing East and others South, there are additional elements explaining the diversity of styles and organoleptic profiles of Côte-rôtie wines.

The vineyards on the plateau are windier, while those on slopes are more sheltered and very well drained. The parcels down the slope are potentially more susceptible to water logging phenomena during severe rainfall spells.

 

Add to this, of course, the human influence, the style induced by the producers, from the work in the vineyard to the vinification and ageing methods, and you can understand why it is hard to summarise Côte-rôtie in a few lines.

If certain producers favour destemming, others will prefer a vinification with whole bunches to add vegetal freshness, floral, eucalyptus notes and promote the silkiness of tannins.

If all the winemakers agree on the reductive nature of Syrah and on the benefits of microoxygenation, you can find news barrels in certain wineries, or older and larger casks in others. The proportion of new oak is indeed also highly variable.

 

The minty perfume of les Grands Places, the density and cassis aromas of la Landonne, the telluric expression of the Côte-Brune, the floral (violet) nature of Côte-Blonde or of Lancement, the sweet and smooth aromatic of Maison Rouge, so many wine languages for a sole appellation of less than 300 hectares.

 

It is hard to speak about Côte-rôtie without a tribute to a few vinegrowers, a highly subjective but still very pleasant exercise. I have to begin with Domaine Jamet, given my respect and friendship for Jean-Paul and Corinne Jamet. The wines of this estate have, in my opinion, a unique brightness, a depth, a floral delicacy that is almost unrivalled in the appellation and maybe even in Northern Rhone. Stephane Ogier, another very enthusiastic and talented producer has also found the recipe to tame the energy of Syrah. His skill is notably reflected through the subtlety of his cuvée Lancement and the depth of his Belle-Hélène (from the Côte-rozier parcel). I will also mention Yves Gangloff for his deep, perfumed and generous Côte-rôtie, René Rostaing for his soft and delicate wines and Christine Vernay, who proudly bears the colours of the terroir Maison Rouge, with a smooth and very pure style of wines.

Many others would of course deserve compliments but I’m taking full responsibility for the subjectivity and the limits of this quick tribute.

 

Côte-rôtie is a two-thousand-year old vineyard, watching us with solemnity and generosity, exchanging with us without revealing all its mysteries – the complexity of a multi dimensional appellation.

The perfume of Côte-rôtie captivates us, with its violet aromas, its peppery power, its fruit depth. If you are looking for a Syrah with a big heart, delivering a fascinating language, it is surely this wine from Vienne. A wine that you rediscover through different parcels, different vintages and in different cellars. I hope that this vineyard will forgive us for only partially understanding its subtleties. One thing is sure, without understanding everything we can appreciate and pay a tribute, that is what I have tried to do modestly through this few lines.