Après les dégustations en primeurs 2015 à Bordeaux et après quelques périples bourguignons et dégustations de cette année encore en élevage, je vais certainement en décevoir certains mais non, je suis maintenant convaincu que n’avons pas à faire au millésime du siècle ou plutôt devrais-je dire au nouveau millésime du siècle.

Tous ces qualificatifs que l’on entend déjà sur un millésime qui n’a pas encore été mis en bouteille sont-ils justifiés ? Autant de superlatifs sur ce fameux 2015, déjà annoncé partout comme incomparable, appellent à une analyse un peu plus poussée, qui aille au-delà de l’effet d’annonce habituel. En effet, les enjeux commerciaux n’y étant sûrement pas complètement étrangers, si l’on écoutait les on-dit, la liste des millésimes du siècle dans le Bordelais, entre 2000, 2005, 2009, 2010 et maintenant 2015 ou encore en Bourgogne avec 2002, 2005, 2009, 2010, 2012 entre autres, s’allongerait chaque année. Ayant pris un peu de recul avec le temps, je ne fais plus confiance aux on-dit mais uniquement à mon palais et à celui de certains amis et dégustateurs émérites.

 

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Il est, je pense, important, avant d’aller plus loin dans nos commentaires sur ce futur soi-disant ténor, de rappeler dans quelles conditions le bébé 2015 est né. Le soleil n’a en effet pas manqué pendant la période estivale, accompagné de très fortes chaleurs ou plutôt devrais-je dire de chaleurs parfois suffocantes. Néanmoins, est-ce que la meilleure recette, pour produire de grands vins, c’est uniquement du soleil et de la chaleur ? Pas certain. Rappelons en effet que le temps clément et les températures si généreuses de cet été 2015 ont parfois inhibé l’activité photosynthétique avant l’arrivée heureuse des pluies de fin de parcours. Lorsque le soleil de septembre vient à la rescousse d’années à tendance humide il est courant de parler de millésimes sauvés des eaux, 2015 à l’inverse a été sauvé par les eaux. Ces pluies salvatrices de fin août et de début septembre, qui ont réhydraté les vignes, ont réenclenché la maturation des baies et évité au moins partiellement des chutes d’acidité trop marquées. Rappelons aussi que lorsque l’on se promenait dans beaucoup de vignobles bourguignons et bordelais peu avant la vendange, il était aisé de trouver des baies flétries par ce soleil et cette chaleur persistante, semblables à des raisins de Corinthe. Rappelons pour finir que si les précipitations ont été bénéfiques, il est difficile de parler d’homogénéité qualitative, tant l’intensité des pluies bordelaises a été localisée – Saint-Estèphe a été par exemple plus qu’arrosé en fin de parcours pour des vins parfois mûrs en arômes et pourtant dilués au palais.

 

Puisqu’il est de mise de comparer, osons tout d’abord un parallèle avec 2003. En effet 2015 a été sauvé par les eaux, à l’inverse de son aîné de 12 ans. Les raisins sont arrivés plus sains au chai, les équilibres sont sûrement plus respectés et les acidités moins basses. Nous avons besoin quoi qu’il en soit de prendre un standard extrême (2003) pour tirer ces conclusions. En effet, au vu des vins dégustés en terre bordelaise et en Côte d’Or notamment, les 2015 restent marqués par la chaleur. Les Merlots ont pour eux cette sucrosité aromatique, cette amplitude capiteuse et même parfois des notes déjà oxydatives (en primeurs !). Les vins produits en Rive Droite qui titrent moins de 14% d’alcool seront très difficiles à trouver. Ils pourront concourir avec leurs aînés de 2009 et 2010 dans cette course au degré d’alcool. Pour autant la tension et la structure des 2010 qui équilibraient les vins ne sont pas là. Les meilleurs vins ont assurément du volume, du soyeux, mais qu’en est-il de la vivacité ? Saint-Emilion tire son épingle du jeu grâce aux Cabernet-Francs, tandis qu’en Rive Gauche la vivacité est là, mais les nez restent souvent riches et mûrs et l’homogénéité n’est pas de mise pour les déjà raisons évoquées.

En Bourgogne, les rouges seront étonnamment colorés, denses et riches. Ils ont aussi emprunté à certains alter egos du nouveau monde, cette richesse de fruit au détriment de cette élégance florale propre aux millésimes plus froids. Les blancs quant à eux seront amples, gras, opulents, démonstratifs. Mais tous ces vins seront ils toujours digestes ? Un grand vin, c’est avant tout un vin où le premier verre appelle le second, où le plaisir n’est pas saturant.

 

Je ne suis pas en train de faire le procès de ce futur 2015. Il y aura sûrement de beaux, et même de grands vins produits dans nos vignobles hexagonaux, fort heureusement. Les producteurs qui ont cherché à préserver de la fraîcheur et un fruit plus acidulé s’en sortent assurément beaucoup mieux. Mais cet effet d’annonce anticipé, ce « tout sera exceptionnel » que l’on nous sert déjà me semble un peu excessif et démesuré.

Oui, 2015 sera flatteur. Il aura pour lui cette générosité de fruit, cette puissance, ces tannins suaves et crémeux et ce toucher de bouche moelleux. Point de goût de poivrons ou de notes végétales à Bordeaux, d’acidité austère en Bourgogne, même à Chablis. Laissons place à des fruits mûrs, à des bouquets riches et concentrés. Dans un monde d’immédiateté où tout doit charmer immédiatement, 2015 prendra sûrement le dessus sur d’autres années plus en subtilité, dans ces dégustations comparatives à l’aveugle où le puissant domine souvent l’élégant. Mais l’hétérogénéité sera aussi de mise, la puissance et la richesse seront parfois synonymes de lourdeur, de manque de finesse.

 

Je parierais sans me faire prier sur la délicatesse, la justesse et l’équilibre de 2014, millésime sous-évalué, du moins pour Bordeaux et la Bourgogne (mon avis diffère, je l’avoue, sur le Rhône septentrional où, là, il se pourrait que 2015 tienne ses promesses) plutôt que sur son cadet. Dans ces deux régions, si 2015 sera le charmeur immédiat, 2014 pourrait avec le temps s’affirmer comme un véritable millésime d’équilibre, assurément moins démonstratif, mais procurant un réel plaisir gustatif. Après tout, n’est ce pas le plus important ?

 

 

After the 2015 primeur tastings in Bordeaux and after a few journeys in Burgundy where I also tasted wines of this same year still in maturation, I know I might disappoint you, but I am now convinced that we are not dealing with the vintage of the century, or should I say the new vintage of the century.  Are all the superlatives that we can already hear on a non-bottled vintage justified? So much enthusiasm on this already famous 2015, announced everywhere as unrivalled, surely calls for more analysis and discussion. Let’s try to go beyond the plain scoop. Indeed, given the commercial stakes, if we listen to rumours and hearsay, the list of the vintages of the century is said to include 2000, 2005, 2009, 2010 already for Bordeaux, 2002, 2005, 2009, 2010, 2012 for Burgundy… and now 2015. A list which is becoming longer and longer every year. With a little more experience, I no longer trust hearsay, I trust my palate and the palate of certain wine enthusiasts, friends and brilliant tasters.

 

Ducru beaucaillou

It is worth reminding, I think, before further commenting that supposedly great vintage, the birth conditions of baby 2015. The sun did shine during the summer of 2015, with hot weather or should I say suffocating heat. Anyway, is the best recipe for producing great wines based only on two ingredients, sun and heat? Not that sure. We must recall indeed, that this terribly mild weather and the generous temperatures of this summer of 2015 have resulted in photosynthetic inhibition before the end of August and the salutary rainfalls.

When the sun arrives in September to rescue a damp vintage, it is common to speak about a vintage saved from water, while conversely 2015 was saved by water. These necessary precipitations in late August and early September have rehydrated the vines, revitalised the plant, promoted the final maturation of the berries while too violent drops in acidity have been partly avoided. We should remind also that it was pretty easy to find shrivelled berries, looking like sultana, right before the harvest 2015, in many vineyards. Lastly, let’s remark that if the late growing season’s precipitations were more than welcome in most vineyards, it is hard to talk of qualitative consistency, because the intensity of the rainfall in Bordeaux notably was completely heterogeneous – Saint-Estèphe for instance was more than generously watered and some wines will thus be ripe on the nose while paradoxically slightly diluted on the palate.

 

As our world likes comparing, let us draw a parallel with 2003. Indeed, 2015 was saved by water, as opposed to the former. The grapes were healthier when they arrived at the winery. The balances between sugars and acids were probably slightly more respected. We yet have to take an extreme year (2003) as a benchmark to draw such conclusions.

Indeed, the wines I have tasted in Bordeaux or in Côte d’Or clearly suggest that 2015 will remain a vintage marked by heat. The Merlots are sweet-flavoured, opulent, sometimes jammy and heady and some of them are even already developing oxidative flavours (for wines tasted en primeurs!). Right bank wines with less than 14% alcohol by volume will be hard to find. They can compete with their elder of 2009 and 2010 in terms of alcohol degree. Meanwhile, the tension and the structure of 2010, offsetting the richness, is not there in 2015. The best wines surely have some textural volume and a silky and creamy mouthfeel but what about the vivacity? Saint-Emilion will stand out, thanks to the Cabernet-Francs. The left bank wines are more vivid, but the noses still have that generous and ripe-flavoured, sunny character, and quality consistency is not there due to the factors we have already mentioned.

In Burgundy, most reds are likely to be unusually coloured, dense and generous. They have borrowed from certain of their New-World counterparts this ripe, sweet fruit expression, to the detriment of the floral elegance found in cooler vintages. The whites will be broad, creamy, full and demonstrative. But will all these wines remain fresh and easy to taste? You can detect a great wine when the first glass calls for the second one, when you have the pleasure without saturation.

 

I am not naming and shaming this vintage. There will fortunately be nice and even great wines labelled 2015. The producers who have tried to preserve the freshness and the fruit are likely to be the winners.

But this early positive claim, this « it will all be exceptional » that we can already hear seems a little excessive and disproportionate. Yes, 2015 will be seducing. Its major assets will be its fruit generosity, its power, its silky and creamy tannins and its smooth mouthfeel. There will be no bell pepper flavours, no herbaceous tones in Bordeaux, no austere acidity in Burgundy, even in Chablis. The time will come for ripe fruit, for rich and concentrated bouquets. In a world of immediacy, in which the charm must be instantaneous, 2015 will be at its advantage and might even look better than subtler vintages in these comparative blind tastings in which the powerful often dominates the elegant. But quality will also be highly heterogeneous, power and richness will often mean heaviness and lack of finesse.

 

I would without a doubt bet a few coins on the delicacy, on the purity and the balance of underrated 2014, at least for Burgundy and Bordeaux – my opinion is different, I must admit, for the Northern Rhône, where 2015 could hold its promises – rather than on its younger brother. In these two regions, if 2015 will be immediately seductive, 2014 could with a little more ageing in bottle prove to be a true balanced, classic vintage, surely less demonstrative but subtle and synonymous with tasting pleasure. After all, for wine, isn’t this the most important?